Une chronique en avant-goût : Le labyrinthe des papiers
Guichet 3, numéro 138
Chronique d’un dossier perdu avant d’être rejeté; l'absurdité du système de remboursement
Ce matin-là, l’annexe de la CNOPS pour les fonctionnaires de l’enseignement ressemblait moins à un bureau qu'à une gare sans train, un terminus de l'espoir où l'attente est la seule destination. Un entassement discipliné de sacs plastiques gonflés de documents, de visages fatigués où les nuits blanches se lisaient en filigrane, de dossiers bancals coincés sous le bras comme des boucliers fragiles, et cette machine à tickets qui crachait les numéros avec une régularité impersonnelle, distribuant les places dans un théâtre kafkaïen où la pièce principale était l'absurdité.
Le protagoniste, un enseignant au pas lourd, usé par les années de craie et de patience, tenait entre les doigts tremblants une simple feuille de maladie, beige, quadrillée, témoin silencieux d'un mal furtif. Les cases de la feuille de maladie étaient déjà remplies avec une minutie scrupuleuse : dates précises, cachets officiels, signatures lisibles, montants calculés. À cela s’ajoutait, par une précaution dictée par l'expérience amère, un véritable arsenal de justificatifs : l'ordonnance, les factures et devis, et même une copie du rapport des analyses – des chiffres et des courbes qui hurlaient une vérité médicale, mais que le système transformerait en simple paperasse.
Il priait, silencieusement, l'âme tendue, pour éviter le guichet 3, où une préposée, dont la réputation d'humeur rigide précédait les files d'attente, gérait les assurés non comme des citoyens en quête de leurs droits, mais comme de simples perturbateurs chroniques, des obstacles à sa routine.
Mais l’écran mural, fidèle à sa cruauté impartiale, clignota. → Guichet 3, numéro 138.
Le sort était jeté.
Il se leva, les genoux un peu raides, s’approcha du guichet comme un condamné à son tribunal. Il tendit sa feuille de maladie et les justificatifs, son dossier de vie entre les mains d'une inconnue. La préposée, sans mot, sans un regard, parcourut les documents avec un œil distrait, fronça les sourcils à la vue du rapport médical, comme s'il était une offense visuelle, puis, avec un soupir audible et un geste lassé, d'une routine affligeante, le lui rendit.
Sans un seul mot d'explication. Comme si le simple fait de le lui remettre, de lui refiler ce fardeau, était une action lourde et inutile dont elle se débarrassait. À lui maintenant de déchiffrer ce hiéroglyphe administratif, de deviner pourquoi ce papier, soigneusement préparé, lui était restitué.
Il comprit à demi-mots, ou plutôt à demi-gestes : cette pièce était inutile. Superflue. Un surplus d'effort. Soulagé de ne pas avoir été réprimandé par une salve de reproches, il la rangea machinalement dans sa chemise, signa le reçu d'un paraphe rapide. Et repartit, un poids en moins, l'essentiel semblait fait.
Quelques jours plus tard, dans le calme trompeur de son foyer, il se connecta à son espace en ligne sur le portail de la CNOPS, un clic dans l'espoir d'une bonne nouvelle.
La sentence clignotait, impitoyable :
Dossier rejeté. Motif : rapport des analyses manquant.
Il resta figé, son souffle coupé, l'incrédulité gravée sur son visage. Puis rit intérieurement. Un rire sec, amer, de ceux qui ne trouvent plus d’écho dans la gorge, qui s'éteignent avant d'atteindre les lèvres. Le rire désespéré de l'absurde enfin révélé.
Le rapport qu’on lui avait rendu sans commentaire, avec un geste de dédain, pour faire vite, pour simplifier la vie, de l'agent, était désormais exigé, la pièce maîtresse manquante, la cause du naufrage.
Il pensa un instant à y retourner. À braver de nouveau la file d'attente, à reprendre un ticket, à réexpliquer ce qui, dans une logique saine, n’a pas besoin d’explication. À affronter une fois de plus le guichet 3. Puis s’arrêta. Regarda l’écran, ce miroir de son échec. Puis son dossier, ce recueil de papiers désormais inutiles. Puis le vide, infini, qui s'ouvrait devant lui.
Et comprit, avec une lucidité douloureuse :
Le système ne rembourse pas. Il éprouve. Il ne trie pas les pièces pour faciliter la vie. Il trie la patience, la résilience, la force d'âme des gens.
Un jour, une pièce est "inutile", un encombrement. Le lendemain, par un caprice impénétrable, elle devient "indispensable", la clé de voûte de tout le dossier. La règle dépend moins du règlement officiel que de l’humeur du guichet, de la fatigue de l'agent, du temps qu'il fait dans le bureau.
Et parfois, entre le sourire rare et précieux d’un agent bien luné, une éclaircie dans la grisaille, et le soupir exaspéré d’une autre, un souffle de lassitude ou d'ennui, se joue tout le sort d’un remboursement, le destin d'un citoyen.
Farid Mita

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