samedi 9 août 2025

Le miroir aux alouettes



Une histoire de leurres et de vérités


Le bal des reflets

Au début, ce n'était qu'un jeu. Un écran qui s’illumine, une notification comme une petite luciole électronique. Un visage en miniature, un mot qui scintille, une promesse encapsulée dans quelques caractères. Nouhaila appelait ça sa « bitchy thérapie ». Un dimanche sur deux, sur une terrasse baignée de soleil, elle et ses amies vidaient leurs cœurs en se moquant des mirages masculins croisés sur les applications. Elles riaient comme on tire sur une corde pour en tester la résistance, ou comme on sculpte un bouclier de mots pour se protéger.


Elles racontaient le poète nocturne, ses audios saturés de soupirs, ses mots sans suite. Le Houdini numérique, disparu comme une bulle de savon après avoir promis la lune. Le serial texter, amoureux de l’idée de se voir, mais pas du geste. L’homme-produit, vantant un « sans engagement » qui sonnait comme un contrat de courte durée. Et les mariés, exilés d’un lit froid qui venaient chercher ailleurs un feu qu’ils n’osaient plus rallumer chez eux. Chaque histoire était une plume collée sur le grand leurre lumineux, le miroir aux alouettes qu’elles s’étaient juré de ne plus suivre. Elles juraient de reconnaître l’illusion avant qu’elle ne les emporte. Elles riaient fort, comme pour effrayer le silence qui se cachait derrière chaque écran éteint.


Les éclats de vérité

Pourtant, derrière les éclats de voix, Nouhaila sentait la fissure. Elle aussi s’était laissée attirer par ce miroir, hypnotisée par ses reflets mouvants. Et chaque fois qu’elle croyait toucher le réel, l’image se brouillait, se déformait, pour lui échapper. Le miroir aux alouettes avait ses règles : il donnait juste assez pour que l’on tende la main, puis retirait le reste au moment précis où l’on croyait saisir.


Elle en était venue à se méfier des mots trop beaux pour être vécus, des promesses qui n’avaient pas de substance. Elle voulait du vrai : un regard qui ne se sauvegarde pas dans une galerie, une voix qui n’a pas besoin d’icône pour exister. Mais comment s’assurer qu’on ne court pas encore vers un reflet quand l’habitude du leurre est devenue presque réconfortante ?


L'autre miroir

Le soir tombait sur la terrasse. Le soleil glissait entre les immeubles, projetant sur la table des ombres allongées comme des vérités tardives. Les rires s’étaient faits plus rares. Chacune semblait écouter un écho intérieur. Soudain, Nouhaila comprit que le miroir aux alouettes n’était pas seulement dans les écrans des autres. Il y avait un autre miroir, plus discret, plus dangereux : celui qu’elle avait dressé devant elle-même. Un miroir fait de sarcasmes et de petites piques, pour que personne ne voie ses failles, ses fragilités. Elle avait passé des années à dénoncer les fuites des autres, tout en cultivant les siennes. Elle avait accusé les hommes de se cacher derrière leurs reflets… alors qu’elle-même s’était depuis longtemps réfugiée derrière le sien.


La nuit claire

En rentrant, elle n’alluma pas la télévision. Elle posa son téléphone, écran face contre la table. Pour la première fois depuis longtemps, elle se retrouva face à un miroir véritable, celui de sa chambre. Pas de filtre, pas de cadrage flatteur. Juste son visage, un peu fatigué, ses yeux, un peu plus lucides.


Elle comprit que sa quête de l’autre n’était qu’un moyen de fuir sa propre solitude. Que l'amour véritable n'est pas un reflet à attraper, mais une lumière à cultiver en soi. Et pour la première fois, elle se sourit, mais d'un sourire qui n'était destiné à personne d'autre.


Elle se dit que la vraie libération ne viendrait pas d’un homme qui ne se cacherait pas, mais d'elle-même. Et que, si elle n’avait plus peur de se regarder, le miroir aux alouettes deviendrait un simple objet sans pouvoir sur elle. Elle savait qu’elle n’attendait plus quelqu’un pour vivre un reflet qui vaille la peine.


Alors, dans le silence de sa chambre, elle se mit à chanter doucement. C’était une mélodie simple, sans parole, juste un murmure. Elle comprit alors que la musique qu'elle voulait entendre n'avait pas besoin d'être jouée par quelqu'un d'autre. Elle avait trouvé sa propre mélodie, et pour la première fois, elle se sentit enfin entière. Le miroir n'était plus un piège, mais une promesse.


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